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Août-Septembre 2010
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L’employé bénévole

À une époque où on valorise la philanthropie et la responsabilité sociale des entreprises, les organisations trouvent de nouveaux moyens d’apporter leur contribution, que ce soit dans leur collectivité ou à l’étranger, en accordant leur appui à des projets de bénévolat pour leurs employés. Malgré les difficultés qui en résultent pour les organisations, certaines d’entre elles considèrent que le jeu en vaut la chandelle.

par Marjo Johne

Pendant trois semaines l’été dernier, Mike Gregson a parcouru les banlieues et villages ruraux de Blantyre, au Malawi, pour parler de prévention contre le VIH-SIDA. Mike Gregson, représentant des Laboratoires Abbott Limitée, société pharmaceutique située à Saint-Laurent, au Québec, s’était engagé en même temps que trois autres collègues de travail à faire du bénévolat sur le terrain dans l’une des régions les plus pauvres d’Afrique du Sud.

Les quatre employés ont puisé dans leur banque de vacances pour faire leur voyage, mais Abbott a pris à sa charge 60 % des frais de transport par avion, de repas et d’hébergement, soit quelque 2 600 $ par personne.

« En fait, l’entreprise nous a commandités et s’est occupée de tout l’aspect logistique, indique Mike Gregson. Au total, nous avons déboursé environ 1 900 $ chacun pour nous rendre là-bas. Une vraie bonne affaire. »

À une époque où on valorise la philanthropie et la responsabilité sociale des entreprises, Abbott fait partie d’un nombre croissant de sociétés qui ne se contentent pas de remettre un chèque à un organisme caritatif et qui font don d’un autre type de capital, c’est-à-dire le capital humain, en envoyant leurs employés travailler comme bénévoles à l’étranger.

Des employés de terrain

La plupart des entreprises appuient déjà le concept de bénévolat. Un sondage mené en 2005 par le Conference Board du Canada sur la responsabilité sociale des entreprises a révélé que près de 90 % des employeurs ont encouragé leurs employés à donner de leur temps à la collectivité. Mais certains employeurs, comme Abbott, vont un peu plus loin en organisant et en finançant des séjours de bénévolat au Malawi, au Burkina Faso, au Sri Lanka et en Bolivie, entre autres.

« Les entreprises se rendent compte qu’il ne suffit plus d’être un simple donateur », explique Lynne O’Connor, conseillère principale à LMC International Inc., cabinet torontois de consultants en gestion. « Les gens aiment s’engager; ils en retirent davantage de satisfaction et d’enrichissement, et les entreprises commencent à le comprendre. »

Combien d’entre elles exactement incitent leurs employés à se lancer dans pareille aventure, et comment s’adaptent-elles à leur absence? Il n’existe pas de statistiques sur le bénévolat des employés effectué sur le terrain, mais des données empiriques laissent croire que la philanthropie des organisations suscite de plus en plus d’intérêt. Wallace Beaton, porte-parole d’Entraide universitaire mondiale du Canada — organisation établie à Ottawa et vouée à la supervision de projets de développement dans les pays pauvres — signale qu’un nombre croissant d’entreprises et d’employés participent au programme de bénévolat Congé solidaire.

Lancé il y a quelques mois par Entraide universitaire mondiale du Canada et par le Centre canadien d’étude et de coopération internationale, organisme montréalais de lutte contre la pauvreté, ce programme a attiré jusqu’à présent plus de 11 employés travaillant notamment chez Abbott, à la Ville de Montréal, chez Samson Bélair Deloitte & Touche et chez Sahara Communications.

D’autres entreprises désirent participer aux prochains voyages, souligne Wallace Beaton, et le programme Congé solidaire devrait atteindre sans difficulté son objectif de 30 bénévoles d’ici la fin de sa première année d’existence.

« L’intérêt manifesté par les entreprises est considérable, poursuit-il. Dès que nous leur décrivons nos activités, elles veulent tout de suite savoir comment faire participer leurs employés. »

Satisfaction professionnelle

Mais qu’est-ce qui nourrit cet intérêt? La réponse de Wallace Beaton n’a rien d’étonnant : conscientes de l’image qu’elles projettent, les entreprises veulent être perçues comme des       « partenaires sociaux responsables ».

En effet, un sondage mené en avril dernier par Ipsos Canada démontre que la responsabilité sociale est l’une des grandes préoccupations des entreprises, car près de 80 % affirment avoir pris un « engagement très clair » à cet égard. Plus de 70 % d’entre elles déclarent avoir élaboré une politique officielle en matière de responsabilité sociale.

Il semblerait que les efforts des entreprises canadiennes soient justifiés. Le sondage d’Ipsos a également révélé que près de 70 % de la population canadienne s’intéresse de près à tout ce qui concerne la responsabilité sociale des entreprises.

À la fois confrontées à la sensibilisation accrue du public à cet égard et préoccupées par le resserrement du marché du travail, les entreprises voient aujourd’hui leur responsabilité sociale comme un geste qui va de soi, aussi bien pour augmenter leur chiffre d’affaires que pour attirer de nouveaux employés et les garder.

Faire vivre une expérience de bénévolat unique à des employés dans un pays lointain contribue à renforcer davantage cette idée, selon Wallace Beaton.

« Je crois que la majorité des entreprises qui valorisent véritablement leurs ressources humaines reconnaissent que la fidélisation et la satisfaction du personnel vont bien au-delà du salaire et des avantages sociaux, explique-t-il. Et c’est particulièrement vrai des jeunes employés qui viennent travailler dans ces organisations et qui sont plus exigeants à ce chapitre que ne l’étaient leurs prédécesseurs. »

Acquisition de nouvelles compétences

Selon Lynne O’Connor, de telles affectations bénévoles constituent aussi une excellente source de motivation pour des employés de longue date qui ont l’impression de ne plus avancer. Les tirer de leur zone de confort pour les envoyer faire du bénévolat à l’étranger peut ranimer l’enthousiasme à l’égard de leur emploi.

De plus, Lynne O’Connor observe qu’ils reviennent souvent avec un nouveau bagage de compétences.

« Ces affectations font ressortir des aptitudes inexploitées sur divers plans : leadership, gestion de projet, art de la négociation ou techniques de survie, observe-t-elle. Il s’agit d’un excellent moyen de favoriser l’épanouissement personnel et professionnel. »

Kristin Mains, directrice des communications chez Cisco Systems Inc., fournisseur mondial de solutions réseaux Internet établi à San Jose, en Californie, soutient avoir acquis de nouvelles compétences durant l’année passée comme bénévole à Baton Rouge, en Louisiane.

Après le passage de l’ouragan Katrina qui a dévasté des collectivités entières dans les États du Mississippi et de la Louisiane l’année dernière, Cisco a décidé d’investir 40 millions de dollars US dans un programme qu’elle a baptisé « 21st Century Schools » (ou « 21S »). L’entreprise participe à la reconstruction des écoles et en profite pour les équiper d’une technologie Internet avancée.

Cisco a également créé des postes de bénévole et décidé d’envoyer dix de ses employés, les   « partenaires 21S », au Mississippi et en Louisiane durant une année entière afin d’aider les écoles à intégrer la nouvelle technologie à leurs programmes d’enseignement. Les bénévoles reçoivent leur salaire habituel pendant leur affectation.

À titre de bénévole, Kristin Mains supervise les communications dans le cadre du programme 21S. Elle apprend à réaliser des documentaires vidéo, activité entièrement nouvelle pour elle.

« C’est pour moi l’occasion idéale de mettre à profit mes compétences dans un nouvel environnement et d’en acquérir de nouvelles par le fait même », conclut-elle.

Un effort collectif

Bien que l’entreprise et les employés bénévoles bénéficient de ces affectations, Lynne O’Connor met un bémol : pareille conscience sociale pourrait faire naître des sentiments négatifs au bureau même. L’employeur doit donc s’assurer que tout le monde adhère à la cause philanthropique.

Le problème, ajoute-t-elle, c’est que tous n’ont pas la chance d’aller faire du bénévolat sur le terrain, loin de chez eux.

Certains employés, comme ceux qui ont de jeunes enfants, ne peuvent s’absenter plusieurs semaines, alors que d’autres ne sont tout simplement pas intéressés par ce genre d’activité. Il faut savoir aussi que les postes de bénévole ne courent pas les rues. Les candidats doivent se soumettre à un processus de sélection rigoureux, où l’on vérifie la pertinence de leurs compétences et de leur expérience ainsi que leur rendement passé.

Autre point de friction : les collègues qui ne partent pas devront sans doute s’acquitter des tâches remplies par les employés bénévoles. Mais ils n’obtiendront pas pour autant l’accueil triomphal qu’on réservera aux bénévoles à leur retour de voyage.

Lynne O’Connor souligne qu’il incombe à l’employeur de veiller à ce que tout le bureau reçoive les honneurs, pas seulement les bénévoles. Les gestionnaires doivent reconnaître clairement l’apport de ceux « qui sont restés derrière ».

« Les gens doivent pouvoir dire qu’ils ont participé, eux aussi, en assumant d’autres responsabilités, en gérant des dossiers pendant l’absence des bénévoles, souligne-t-elle. La manière dont l’entreprise s’y prend pour souligner le mérite de chacun est cruciale.  »

Bill Fowler, directeur général du programme 21S de Cisco, abonde dans le même sens. Pendant que les bénévoles sont absents, leurs collègues doivent s’assurer que le travail se fait.

« En réalité, ceux qui restent accomplissent les tâches des bénévoles, explique Bill Fowler. Ils assument véritablement le coût des salaires et avantages des bénévoles. »

Bill Fowler ajoute que tout le personnel de Cisco — du balayeur au cadre supérieur — reconnaît que le travail des bénévoles du programme 21S constitue une charge que les membres de l’équipe se partagent entre eux.

« Nous veillons à ce que ce message se rende aux cadres supérieurs afin qu’ils soient conscients que ce ne sont pas seulement les bénévoles, mais bien tous les employés restés derrière qui mettent la main à la pâte », précise Bill Fowler.

Garder le contact

Kristin Mains ajoute que de communiquer avec les employés en poste et de les consulter pendant l’affectation contribue à leur donner le sentiment qu’ils participent activement au programme de bénévolat.

Elle considère qu’il s’agit aussi d’un bon moyen pour les bénévoles de rester en contact avec le bureau. Les employés qui partent dans le cadre d’un projet avouent souvent ne plus se sentir dans le coup lorsqu’ils reviennent au travail. Après avoir connu une réalité très différente et souvent très dure à laquelle de nombreux employés seraient incapables de s’identifier, ils se sentent déphasés à leur retour.

Kristin Main estime que le fait de communiquer constamment avec « son » équipe l’aide à garder un lien avec le bureau de Californie, même si elle se trouve à des milliers de kilomètres de là, à Baton Rouge.

« Il est facile de se détacher pendant une affectation bénévole. Mais le fait de partager ses expériences avec l’équipe du bureau et de communiquer régulièrement avec elle permet de ne pas décrocher. »

Lorsque les « héros » reviennent au bercail, ils sont souvent transformés et impatients de poursuivre ce qu’ils ont amorcé sur le terrain. Les collègues restés derrière ont alors l’occasion de participer directement à l’œuvre philanthropique.

Mike Gregson, des Laboratoires Abbott, indique que plusieurs de ses collègues ont organisé des campagnes de financement dont les profits ont été versés à un organisme caritatif du Malawi.

Depuis son retour, il a donné une présentation sur son expérience, et une autre est prévue à l’occasion de l’assemblée annuelle de l’entreprise qui se tiendra plus tard cette année.

« Après ma présentation, une vingtaine de personnes sont venues me dire qu’elles voulaient partir l’an prochain, note-t-il. J’espère y retourner, moi aussi. Maintenant que j’ai l’avantage de connaître les tenants et aboutissants de mon affectation, je crois pouvoir aider d’autres bénévoles qui vivront leur première expérience. »

Marjo Johne est une rédactrice pigiste établie à Mississauga, en Ontario.

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