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Fevrier 2010
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Stimuler la croissance de la productivité

Le taux de productivité croît moins vite au Québec qu’ailleurs et les MEQ veulent renverser la situation en incitant les PME à miser sur la formation

par Julie Demers

Les fabricants de la province de Québec ont un dur défi à relever. Leur niveau de productivité se situe loin derrière celui des entreprises de l’Ontario et des États-Unis et l’écart ne cesse de se creuser. Déterminés à renverser la situation en améliorant les compétences de la main-d’œuvre, les Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ) ont lancé le programme Tremplins Formation-Productivité, une initiative qui cible 150 PME manufacturières. Le vice-président au développement et aux communications pour les MEQ, José-Louis Jacome, soutient que toutes les activités de l’association sont basées sur cinq enjeux majeurs : la formation et les compétences, l’innovation et la productivité, l’exploitation et l’accès aux marchés, la fiscalité ainsi que l’énergie et l’environnement. Cinq comités constitués d’intervenants de différents secteurs de l’industrie se sont penchés sur ces thèmes et ont suggéré des pistes à suivre afin de combler les besoins sur ces plans. C’est à la suite de ces discussions qu’est né le programme Tremplins.

Selon le vice-président, le Québec compte une multitude de PME, dont environ 13 000 sont dans le domaine de la fabrication et emploient près de 642 000 travailleurs. Plusieurs d’entre elles connaissent une croissance soutenue et rapide, mais sont souvent dépassées par les exigences imposées par le développement et le progrès. La gestion de l’entreprise, notamment, devient plus complexe et la productivité s’en ressent. « Le Québec est loin derrière l’Ontario et les États-Unis sur le plan de la productivité et l’écart se creuse d’année en année, selon les statistiques dont nous disposons à ce sujet », indique M. Jacome.

Le président-directeur général des MEQ, Paul-Arthur Huot, déclare que les PME québécoises doivent absolument accroître leur productivité. L’écart avec les entreprises manufacturières ontariennes ou américaines est respectivement d’environ 23 % et 35 %. « De plus, il s’élargit d’année en année depuis 1984; il faut absolument mettre un frein à cette tendance négative. Nous pouvons changer les choses en misant sur la formation spécialisée qui demande peu d’investissement et donne des résultats rapides et structurants », ajoute M. Huot.

M. Jacome croit cependant que, malgré les efforts du gouvernement provincial en matière de formation dont témoigne l’adoption de la Loi 90 — Loi favorisant le développement de la formation de la main-d’œuvre —, beaucoup de PME continuent de ne pas offrir de formation ou ont recours à des programmes de formation peu stratégiques. En effet, la Loi 90 prévoit que si la masse salariale d’une entreprise dépasse 250 000 $ dans une année,  cette dernière doit investir l’équivalent d’au moins 1 % de cette masse dans la formation.

Certaines PME font donc de la formation dans le seul but de ne pas payer cette taxe au gouvernement tandis que d’autres, qui trouvent que la paperasse et la bureaucratie qui résultent de l’utilisation du montant de l’investissement en formation sont trop importantes et complexes, se contentent de payer le 1 %. « Il y a près de deux ans, les MEQ ont décidé, face à ces défis, de commencer à élaborer le programme de Tremplins, en collaboration avec Tecsult, une société d’experts-conseils, et avec Eduplus, une boîte de développement des ressources humaines », signale M. Jacome.

En 2001, lors d’un projet pilote réalisé auprès de 20 PME manufacturières du Centre-du-Québec faisant peu ou pas de formation, la moyenne de la valeur ajoutée dans leurs activités de production était de 41 %. Ces résultats ont servi à valider l’approche adoptée, ainsi que les outils et le fonctionnement des tremplins. Les entreprises performantes, de leur côté, ont obtenu un ratio de valeur ajoutée de 70 %. Le programme Tremplins vise à réduire cet écart principalement par le renforcement des compétences des employés. À l’été de 2002, les MEQ ont obtenu le financement qu’ils désiraient pour développer davantage le programme.

L’initiative des MEQ a reçu l’appui d’Emploi-Québec et de la Commission des partenaires du marché du travail, lesquels ont versé respectivement  2,4 millions de dollars et 300 000 dollars pour la réalisation du programme. Ce montant comprend la construction d’un site Web qui pourra servir à d’autres entreprises si le programme se poursuit.

Le programme

Le programme Tremplins Formation-Productivité sera d’abord implanté dans cinq régions du Québec : Centre-du-Québec, Estrie, Laurentides, Montréal et Québec. Il comprendra dix tremplins de 15 entreprises chacun, ou deux tremplins d’environ 15 entreprises par région. Cette initiative cible les PME dont la masse salariale se situe entre 500 000 et 1 million de dollars et qui font peu ou pas de formation. Lancée à l’automne 2002, elle a pour but de faciliter l’accès des entreprises à une formation adaptée à leurs besoins.

Le nouveau programme offre une analyse complète de la productivité de l’entreprise. Il s’agit d’une analyse approfondie qui dure trois jours. Le diagnostic détermine les trois principales activités qui offrent le plus haut potentiel d’ajout de valeur. Un spécialiste en ressources humaines propose par la suite le type de formation spécialisée nécessaire pour améliorer ces activités et détermine les employés qui doivent la suivre.

Le programme propose également des analyses de compétences, un outil Internet pour la gestion de la formation et un plan de formation adapté. L’outil Web, conçu spécialement pour les participants du programme, comprend une centaine de profils de compétences génériques, quelque 400 offres de formation spécialisée dans le secteur de la fabrication et plusieurs outils de gestion pour aider les entrepreneurs à gérer le 1 % d’investissement en formation prévu par la loi. Les entreprises qui s’inscrivent au programme peuvent ainsi s’attendre à un gain moyen de productivité d’environ 30 %, et ce, dès la première année de leur participation.

Pendant une période de six mois, plusieurs activités réuniront les chefs des entreprises participantes et créeront une véritable synergie entre ceux-ci. « Notre approche est structurante, dynamique et économique »,  déclare Paul-Arthur Huot. Si le programme connaît autant de succès que celui des tremplins exports dans le secteur agroalimentaire, dont il a été l’instigateur il y a quelques années, il sera certainement concluant.  Les exportations ont en effet quintuplé dans ce secteur au cours des années 90.

Chaque tremplin regroupe en moyenne 15 entreprises d’une région, avec lesquelles des discussions et des débats de groupes sont organisés. Lors de ces rencontres, les participants peuvent décider, par exemple, qu’il y a six entreprises qui ont des problèmes de stock et prévoir une formation spécialisée de trois jours qui s’adressera à ce groupe.

Le regroupement permet de grandes économies d’échelle. Le coût de la formation dans l’exemple ci-dessus a donc été divisé en six, plutôt que de voir chaque entreprise payer le plein prix d’une formation individuelle. M. Jacome précise que ces cours sont très spécialisés. « Il n’est pas question d’envoyer les gens suivre des cours de longue durée, il faut pouvoir obtenir un impact direct et rapide sur les activités de l’entreprise », assure-t-il. Ainsi, un cours sur la façon d’évaluer la productivité est suivi par tous les participants afin qu’ils puissent mesurer leur degré de réussite plus tard..

Cette première phase n’est qu’un début, selon M. Jacome. « Si nous voulons régler le problème et renverser la tendance négative actuelle en matière de productivité, nous croyons qu’il faudra rejoindre beaucoup plus d’entreprises par le biais de processus bien conçus et très structurés, comme c’est le cas avec ce programme », affirme-t-il. Mener cet exercice dans seulement 150 entreprises ne changera pas les données du Québec, mais s’il est effectué dans 1 000 ou 2 000 sociétés, l’impact se fera sentir. Les MEQ aimeraient toucher suffisamment de petites entreprises pour changer les données au niveau de la productivité et freiner son déclin continu.

La phase actuelle aura une durée de 18 mois, soit trois étapes de six mois de cinq tremplins chacune. M. Jacome croit qu’il est primordial d’agir dès aujourd’hui si la province ne veut pas se retrouver dans cinq ou dix ans avec un problème encore plus grave. Il estime qu’il vaut mieux mettre sur pied un programme plus important et structurant — comme les tremplins — pour y parvenir que de mettre en place divers petits projets dispersés. Comme tout cela est déjà au stade de l’organisation, il sera très facile d’ajouter, subséquemment, d’autres phases qui déboucheront sur des économies d’échelle encore plus grandes. Un rapport sera présenté au gouvernement à la fin de la phase actuelle pour que celui-ci puisse juger de la pertinence du programme.

Désapprobation

Le  programme ne fait cependant pas l’unanimité au sein du milieu des affaires québécois. Par exemple, lorsqu’il a été  lancé, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) a réagi en émettant un communiqué intitulé « L’argent des PME dilapidé par le gouvernement du Québec et les MEQ ». À ce moment, le vice-président de la section québécoise de la FCEI, Richard Fahey, était catégoriquement opposé aux projets de ce type, annoncés publiquement par la ministre déléguée à l’Emploi et à la Solidarité sociale, Agnès Maltais et par Paul-Arthur Huot, des MEQ.

« Malgré le fait que la FCEI, qui regroupe 3 500 manufacturiers, dénonce depuis des années la Loi favorisant le développement de la formation de la main-d’œuvre, à cause de sa lourdeur administrative et des coûts importants imposés aux PME, voilà que le gouvernement et les MEQ s’entendent pour subventionner environ 150 entreprises sur des projets d’analyse comparative au coût de 2,4 millions de dollars, avec de l’argent gagné durement par une grande partie des propriétaires de petites et moyennes entreprises du Québec », a déclaré M. Fahey à la suite de l’annonce du nouveau programme.

La FCEI a rappelé que les PME du Québec sont triplement pénalisées par la taxe de 1 % sur leur masse salariale. Bien que les sondages de la FCEI confirment que les entreprises font de la formation en vertu de la Loi dans une proportion de 96 %, la paperasserie administrative est si lourde que 77 % des PME s’en plaignent et que les propriétaires en viennent à payer la taxe plutôt que de remplir les formulaires et les autres formalités administratives. Pour dépasser la mesure, la FCEI prétend que les subventions ont traditionnellement été distribuées un peu à l’aveuglette et qu’elles ont bénéficié d’abord et avant tout à la grande entreprise et aux groupes de sociétés.

« Il est indécent que ces sommes d’argent gagnées par les PME à la sueur de leur front se retrouvent entre les mains d’organismes gouvernementaux qui élaborent des projets visant à expliquer à des PME comment faire de la formation alors qu’elles en font déjà, soutient M. Fahey. Les PME du Québec font les frais du partage des subventions, sans que personne ne s’interroge à savoir si la paperasse gouvernementale ne mérite pas d’être réduite ou la taxe éliminée. »

M. Jacome trouve dommage la réaction de la FCEI. « Il est incroyable de les entendre parler ainsi! », s’exclame-t-il. Selon lui, cet argent retourne dans les PME. Il ajoute que l’inscription à ce programme est de 1 500 dollars et qu’en retour, les entreprises reçoivent chacune une douzaine de jours de formation assurée par des consultants, ce qui équivaut à environ 12 000 dollars en valeur de services qu’elles devraient payer ailleurs. À son avis, les entreprises qui paient la taxe de 1 % sont des PME parce que les grandes entreprises dépensent habituellement au moins l’équivalent de 2 %, et  souvent davantage. Les plus petites entreprises n’accordent pas autant d’importance à la formation, et ce sont elles qui en ont le plus besoin.

Les MEQ œuvrent uniquement dans le secteur de la fabrication tandis que la FCEI s’occupe de tous les types d’entreprises, y compris des travailleurs autonomes. Pour lui, il y a là une grande différence car lorsqu’il est question de formation, certaines entreprises incluent des frais tels que le coût des déjeuners d’affaires, ce qui n’est pas le cas quand il s’agit de formation spécialisée.

Quatre tremplins ont déjà commencé à fonctionner, un à Drummondville, un à Victoriaville (tous deux dans la région Centre-du-Québec), un en Estrie et un autre à Québec. Pour ce qui est de Montréal, les MEQ sont encore à l’étape du recrutement. Les entreprises de la région métropolitaine semblent plus difficiles à convaincre, parce que la formation y est déjà beaucoup plus accessible et les possibilités de consultation, plus grandes.

Comme les MEQ expédient annuellement du Canada des marchandises d’une valeur de 120 milliards de dollars vers quelque 120 pays, et que dans le secteur de la fabrication, trois emplois sur quatre dépendent du commerce extérieur, M. Jacome croit fermement que l’impact du programme sera extrêmement positif et qu’éventuellement, les fabricants québécois pourront rattraper leur retard en matière de formation et de productivité.

Julie Demers (jdemers@managementmag.com) est rédactrice en chef adjointe du magazine Management.

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